Pour les producteurs alimentaires, la vie au bout de la chaîne d’approvisionnement n’a rien d’une partie de plaisir
Benjamin Feagin Jr., chef de la direction d’AgriTech North. / PHOTO D’AGRITECH NORTH
Les entreprises agroalimentaires des collectivités éloignées, nordiques et autochtones font face à des défis systémiques lorsqu’il s’agit de bâtir des systèmes alimentaires durables, affirme Benjamin Feagin Jr., chef de la direction d’AgriTech North.
« Les collectivités éloignées se trouvent au bout de la chaîne de distribution. Nous avons toujours reçu des aliments qui arrivent en fin de vie ou dont la qualité est inégale. Même si nous améliorons les infrastructures de distribution et d’approvisionnement, nous resterons au bout de la chaîne d’approvisionnement », a-t-il déclaré devant le Comité sénatorial de l’agriculture et des forêts.
« Nous devons faire bien plus que produire des aliments dans une collectivité éloignée comme Dryden. Il n’existe aucun distributeur auquel nous pouvons faire appel pour assurer la distribution des aliments ; nous devons nous en charger nous-mêmes, ce qui entraîne des coûts d’investissement supplémentaires. »
À mesure que les phénomènes météorologiques extrêmes deviennent plus fréquents au Canada, les collectivités éloignées qui ne produisent pas leur propre nourriture sont de plus en plus vulnérables à l’insécurité alimentaire et aux pénuries.
« La production alimentaire locale dans le Nord ne se résume pas à une question d’économie ou de volume », a affirmé Janet Dean, directrice générale de la Territorial Agrifood Association et présidente de Food Secure Canada, qui comparaissait également devant le comité.
« Il s’agit de réduire la dépendance à l’égard des aliments provenant du sud du Canada. Il s’agit de renforcer la souveraineté alimentaire des communautés autochtones et des autres collectivités. Il est question du bien-être des communautés, de l’adaptation aux changements climatiques, de la diversification économique et de la résilience nationale. »
Le concept de souveraineté alimentaire a été créé en 1996 par La Via Campesina. Il désigne le droit des collectivités de décider de la manière dont les aliments qu’elles consomment sont produits et distribués, en privilégiant des cultures adaptées à leur culture et des méthodes de production durables.
« La souveraineté alimentaire, c’est la possibilité d’avoir accès à des aliments qui ont une importance culturelle pour vous. Cela comprend les aliments issus de la cueillette, de la chasse, de la pêche ou récoltés directement sur le territoire », a expliqué Mme Dean.
Ce concept se distingue de celui de la sécurité alimentaire puisqu’il place les besoins des personnes et des collectivités au cœur des politiques et des systèmes agroalimentaires, plutôt que les impératifs du marché. En raison de la diversité géographique et démographique du Canada, la souveraineté alimentaire peut prendre des formes très différentes d’une région à l’autre.
On cherche à susciter davantage d’intérêt pour la production alimentaire
Les innovations technologiques, comme les serres multicouches développées par AgriTech North, rendent la production alimentaire à longueur d’année plus réalisable et plus durable. Toutefois, les collectivités nordiques et éloignées éprouvent toujours des difficultés à recruter le personnel nécessaire pour exploiter ces installations.
« Il n’existe nulle part au Canada de programme de formation axé sur l’agriculture en production annuelle à l’échelle opérationnelle », a affirmé M. Feagin.
Mme Dean partage ce constat, estimant que la pénurie de main-d’œuvre et le manque d’infrastructures de formation demeurent des obstacles majeurs à la souveraineté alimentaire dans le Nord.
« Nous n’avons pas de tradition agricole ici, dans le Nord », a-t-elle fait valoir auprès du comité. « Nous n’avons pas de familles qui encouragent leurs enfants à poursuivre des études en agriculture et à se passionner pour la production alimentaire… Nous avons besoin d’un plus grand nombre de personnes qui choisissent de travailler dans ce secteur. »
En plus des défis liés à la chaîne d’approvisionnement et à la main-d’œuvre, M. Feagin a souligné que certaines normes comptables canadiennes compliquent l’accès au financement pour les petites entreprises ayant déjà reçu des subventions d’autres organismes.
Les Normes comptables pour les entreprises à capital fermé prévoient principalement deux méthodes pour comptabiliser les subventions gouvernementales : la méthode de la réduction du coût de l’actif et la méthode du report.
Selon M. Feagin, ces méthodes ne reflètent pas fidèlement la situation financière réelle des entreprises et les rendent moins attrayantes aux yeux des investisseurs.
« Toute organisation qui accepte des subventions liées à des actifs finit inévitablement par tomber dans ce que l’on appelle la “vallée de la mort” et devient non finançable par les institutions bancaires », a-t-il déclaré au comité. « Sur le papier, il semble que je sois excessivement endetté parce que j’ai un prêt de deux millions $ garanti par deux millions $ d’actifs. »
M. Feagin estime que l’adoption des Normes internationales d’information financière (IFRS) réglerait ce problème, mais qu’une telle transition coûterait plus de 150 000 $.
« Ce n’est tout simplement pas une attente raisonnable pour une petite entreprise », a-t-il conclu.
