La stratégie canadienne sur la sécurité alimentaire laisse trop de choses de côté

En juin, le premier ministre Mark Carney a annoncé environ 3 milliards $ de financement sur 10 ans dans le cadre de la première stratégie nationale de sécurité alimentaire (SNSA) du Canada. La vision visant à renforcer la capacité du Canada à se nourrir à l’avenir commence à mettre en place certains éléments importants, mais d’autres sont manifestement absents.

Le plan doit faire davantage pour le quart des Canadiens qui vivent de l’insécurité alimentaire. Il est surprenant qu’une stratégie portant la sécurité alimentaire dans son titre ne traite pas de mesures de soutien du revenu adéquates afin que personne ne souffre de la faim, par exemple en augmentant et en rendant permanent le Prestation pour l’épicerie et les produits essentiels. Elle ne s’attaque pas non plus à d’autres causes structurelles, comme l’accès équitable aux terres pour la souveraineté alimentaire autochtone et l’élargissement de la collecte et de la production alimentaires communautaires.

La SNS est un exemple de la politique — et de la géopolitique — de notre époque. Le gouvernement interprète de plus en plus l’insécurité alimentaire non pas comme une crise quotidienne pour des millions de personnes au pays, mais comme une question de sécurité nationale. Comme l’a déclaré Carney au Forum économique mondial : « Un pays qui ne peut pas se nourrir lui-même… a peu d’options. » Par conséquent, la stratégie vise davantage à sécuriser l’approvisionnement alimentaire du Canada qu’à garantir que les gens aient suffisamment à manger. Personne ne devrait avoir faim au Canada — jamais. Cela devrait être le point de départ de tout plan de sécurité alimentaire.

Des éléments importants sont mis en place

Les mouvements du secteur alimentaire — des agriculteurs aux organismes sans but lucratif, en passant par les coopératives et les associations de petites entreprises — réclament depuis longtemps des investissements générationnels dans la production, le regroupement et la distribution alimentaires locaux et régionaux. Le gouvernement commence à entendre cet appel. La stratégie comprend un fonds d’un milliard $ pour les terminaux alimentaires et les pôles alimentaires, qui sont essentiels pour permettre aux producteurs et transformateurs de petite et moyenne tailles d’approvisionner les acheteurs locaux et institutionnels. Cela signifie que les entreprises pourront plus facilement contourner les grandes entreprises, conserver les chaînes d’approvisionnement et la valeur dans une région et accéder à de nouveaux acheteurs locaux et régionaux.

Mais il sera essentiel que ce fonds soutienne la gestion et la propriété par des organisations publiques, sans but lucratif, coopératives ou entreprises sociales. L’admissibilité à l’aide devra être fondée sur des critères qui empêchent les grandes sociétés privées de s’approprier les subventions. Des exigences strictes réduiront le risque d’une nouvelle concentration des grandes entreprises agroalimentaires, de services alimentaires et de distribution.

Le fonds de 150 millions $ de la stratégie pour la sécurité alimentaire et les 100 millions $ destinés à soutenir les collectivités rurales et nordiques sont de bons exemples du type d’investissement stratégique nécessaire pour bâtir une véritable résilience alimentaire. Ces fonds doivent être ancrés dans les collectivités autochtones et locales, ainsi que dans des organisations qui comprennent les besoins et les forces locales. Toutefois, les montants sont très inférieurs à ce qui est nécessaire et pâlissent en comparaison des près de 2 milliards $ de financement auxquels les grandes entreprises seraient admissibles.

Concurrence et concentration : un portrait mitigé

Les grands détaillants en alimentation font régulièrement la une pour leurs stratégies anticoncurrentielles visant à accroître leurs profits — comme la fixation des prix, le contrôle des propriétés, la hausse abusive des prix et la tarification fondée sur la surveillance. Cinq entreprises contrôlent près de 80 % de nos supermarchés, et une analyse des données de Statistique Canada réalisée par Sécurité alimentaire Canada montre que le prix des aliments a augmenté de 30 % depuis 2019.

La SNSA promet de renforcer le Bureau de la concurrence et le Tribunal de la concurrence, qui jouent des rôles importants dans la gouvernance de notre système alimentaire. L’annonce d’un examen approfondi de l’approvisionnement alimentaire est également une étape bienvenue. Toutefois, toute recommandation doit être inscrite dans la loi et obligatoire. Par exemple, malgré l’appel des propres chercheurs du gouvernement en faveur d’un code de conduite obligatoire pour les épiceries, celui-ci a plutôt été rendu volontaire — et s’est révélé largement inefficace.

La stratégie doit également prévoir des garde-fous non seulement contre les grandes fusions, mais aussi contre la concentration des petits acteurs. Si elle accorde des subventions à de petites entreprises qui sont ensuite rachetées par de plus grandes, cela devient une autre façon détournée d’acheminer des fonds publics vers l’oligopole qui contribue à la hausse vertigineuse du coût des aliments.

La priorité doit être le soutien financier aux acteurs coopératifs, publics et sans but lucratif, ce qui les protège également contre la concentration et la recherche de profits excessifs. Sécurité alimentaire Canada préconise que le financement des infrastructures alimentaires locales soit porté à au moins 500 millions $ par année, avec des volets réservés aux systèmes alimentaires autochtones, aux coopératives et aux détaillants indépendants et sans but lucratif.

La stratégie ne prévoit pas non plus de protections contre la spéculation foncière, dont le coût élevé constitue souvent le plus grand obstacle pour les nouveaux agriculteurs. Nous avons besoin d’un fonds public de protection des terres agricoles — inspiré d’initiatives comme le la Fiducie foncière agricole du Québec — ainsi que d’incitatifs fiscaux et d’un financement abordable pour les nouveaux agriculteurs et ceux qui ont été historiquement marginalisés.

D’autres pièces manquantes du casse-tête

Un principe fondamental de l’économie veut que la demande stimule l’offre. Le pouvoir d’achat des institutions publiques est le levier le plus transformateur dont nous disposons pour renforcer la production alimentaire locale et régionale.

La SNSA reconnaît que les écoles, les hôpitaux et les autres institutions gouvernementales disposent d’un pouvoir d’achat suffisant pour créer une demande stable pour les producteurs et transformateurs canadiens. Mais elle s’arrête avant de mettre en œuvre des politiques permettant d’exploiter ce levier. Le Canada pourrait suivre l’exemple du Brésil, où au moins 30 % des aliments destinés aux écoles doivent être achetés auprès d’agriculteurs familiaux, ce qui a considérablement accru l’autosuffisance alimentaire intérieure. De même, la SNSA pourrait lancer une politique « Achetez canadien, achetez local » qui obligerait à ce qu’un certain pourcentage des aliments servis dans les écoles provienne de sources locales ou régionales.

Le financement du commerce de détail sans but lucratif, coopératif et public devrait également être considéré comme un levier pour accroître la demande de produits alimentaires locaux et régionaux. Par exemple, dans une grande partie du Nord, de nombreuses collectivités sont coincées avec des monopoles qui réalisent d’immenses profits tout en recevant des subventions gouvernementales. Soutenir une option d’épicerie publique dirigée par la communauté ferait baisser les coûts pour les consommateurs tout en soutenant les chasseurs, les récolteurs et les fournisseurs locaux. Au Groenland, par exemple, une épicerie publique vend des produits essentiels et des aliments récoltés localement dans les collectivités les plus éloignées du pays.

Enfin, plusieurs annonces de la stratégie nous font reculer. Notamment, le gouvernement a annoncé qu’il disposerait de « nouveaux pouvoirs » pour autoriser temporairement l’utilisation de pesticides auparavant interdits. Cette mesure est vigoureusement contestée par les agriculteurs et les groupes environnementaux et doit être annulée de toute urgence.

Voir l’ensemble du portrait

La stratégie nationale de sécurité alimentaire doit encore être améliorée. L’élément le plus prometteur est que le gouvernement fédéral semble reconnaître que les infrastructures alimentaires locales sont une priorité. Les défenseurs du mouvement alimentaire réclament cette orientation depuis longtemps.

La tâche qui nous attend consiste à faire en sorte que les engagements du gouvernement répondent aux besoins en revenus permettant de vivre et à l’accès équitable aux terres, que les investissements servent l’intérêt public et que les lois soient appliquées afin de freiner les comportements anticoncurrentiels. Nous pourrons alors bâtir un Canada véritablement en sécurité alimentaire.

Aaron Vansintjan, Ph. D., est responsable des politiques à Sécurité alimentaire Canada. Moe Garahan est directeur général de Just Food à Ottawa et coordonnateur du Food Communities Network. Cette tribune a d’abord été publiée dans Policy Options le 22 septembre 2026.


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