« Une grève est censée exercer une pression économique. C’est là tout l’intérêt. Les travailleurs n’ont pas le pouvoir d’une multinationale. Leur pouvoir vient de leur capacité à s’unir lorsque cela est nécessaire et, au besoin, à refuser de travailler. Si le gouvernement peut intervenir chaque fois que cette pression devient trop efficace, les employeurs sont moins enclins à négocier équitablement », a déclaré le député néo-démocrate Gord Johns dans son discours prononcé lors du débat sur le projet de loi C-39, la Loi pour un Canada plus fort. / CAPTURE D’ÉCRAN
Ce débat sur le projet de loi C‑39 porte sur le type de Canada que nous voulons bâtir et sur les priorités du gouvernement. Nous sommes tous d'accord pour dire qu'il faut bâtir le Canada. Il nous faut des logements, des énergies propres, des lignes de transport d'électricité, des infrastructures publiques, des emplois syndiqués de qualité et il nous faut colmater les fuites économiques. Nous devons diversifier l'économie canadienne et nous opposer aux menaces économiques émanant de Donald Trump, mais nous ne voulons pas le faire en utilisant les politiques de Donald Trump. Un projet de loi comme le projet de loi C‑5 n'aurait même pas été présenté par Stephen Harper.
Un député conservateur affirmait plus tôt que cela revenait à utiliser un bulldozer et une masse. Le projet de loi C‑39 demande aux Canadiens d'accepter un transfert de pouvoirs considérable au nom de la rapidité: davantage de pouvoirs sur les travailleurs, davantage de latitude en matière de protection de l'environnement et des délais raccourcis pour les décisions touchant aux droits des peuples autochtones. Ma collègue de Vancouver-Est a dit que ce projet de loi « soulève des questions sérieuses quant à savoir qui obtient du pouvoir, qui acquiert des certitudes et qui assume les risques ». C'est ce dont nous allons parler.
Commençons par les travailleurs. Le Congrès du travail du Canada a commandé une analyse juridique comparative qui a révélé que le projet de loi C-39 donnerait au gouvernement fédéral « les pouvoirs unilatéraux les plus étendus pour mettre fin à une grève légale que tout autre pays du G7 ». Pensons-y. Même aux États‑Unis, le président ne peut pas simplement mettre fin à une grève susceptible de créer une situation d'urgence à l'échelle nationale et s'opposer à un règlement exécutoire permanent, comme les libéraux le proposent ici aujourd'hui. Des seuils juridiques, une intervention des tribunaux et des limites à l'intervention empêcheraient que cela se produise, mais le gouvernement veut donner à un ministre canadien, quel qu'il soit, des pouvoirs extraordinaires lorsqu'on estime qu'une grève pourrait nuire à ce que le gouvernement considère comme l'intérêt national.
L'objectif d'une grève, c'est justement d'exercer une pression économique. Les travailleurs n'ont pas le pouvoir d'une multinationale. Leur pouvoir, c'est leur capacité de se serrer les coudes lorsqu'il le faut et, au besoin, de cesser de travailler. Si le gouvernement peut intervenir chaque fois que cette pression devient trop efficace, les employeurs sont moins enclins à négocier équitablement.
Le Congrès du travail du Canada, le Syndicat canadien de la fonction publique, Unifor, le Syndicat des Métallos et d'autres organisations syndicales ont exprimé de graves préoccupations au sujet de ces changements. Au lieu de balayer ces préoccupations du revers de la main, le gouvernement doit écouter les personnes qui représentent réellement ces travailleurs. Il doit écouter ces syndicats. Les libéraux ne cessent de dire qu'ils sont les amis des travailleurs. Pourquoi ne les écoutent-ils pas ?
Le même principe doit s'appliquer à notre environnement. Les évaluations environnementales ne sont pas des formalités administratives. Le fait de demander ce qu'il advient de notre eau, de notre climat, des espèces en péril et de la santé humaine avant d'approuver un projet relève de la diligence raisonnable élémentaire. Un délai d'un an ne permet pas à la nature d'aller plus vite. C'est inacceptable pour les Premières Nations. Nous ne pouvons pas défaire une extinction. Nous ne pouvons pas nous contenter de restaurer des eaux contaminées ou des habitats détruits après coup. Les organisations environnementales nous ont expressément averti que les dispositions du projet de loi C-39 pourraient affaiblir les mesures de protection des espèces en péril, y compris l'épaulard résident du Sud, qui est gravement menacé et dont ma collègue de Saanich-Gulf Islands a parlé à maintes reprises.
Les droits des Autochtones ne peuvent pas simplement être intégrés dans un calendrier de gestion de projet gouvernemental. Une consultation constructive nécessite du temps, des ressources et une véritable participation avant que les décisions ne soient prises. Est-ce le gouvernement qui décidera quand une consultation est terminée ? Est-ce ainsi que les choses vont se passer à l'avenir ?
Nous voulons bâtir le Canada, mais bâtissons un Canada où les travailleurs ont du pouvoir à la table de négociation, où les droits des Autochtones sont respectés, où la protection de l'environnement fait partie de l'intérêt national et où les collectivités n'assument pas les risques tandis que les entreprises en récoltent les bénéfices. Bâtir un Canada fort ne signifie pas simplement bâtir un Canada plus rapidement. Cela doit signifier bâtir un Canada meilleur, un Canada plus juste et un Canada uni.
Il faut près de 10 heures pour parcourir l'ensemble de ma circonscription, Courtenay—Alberni. Elle couvre 7 900 kilomètres carrés et compte 34 collectivités. Nous sommes 184 élus dans la circonscription, et nous sommes à bout de souffle. Nous avons l'impression de parler dans le vide. Je ne pensais pas un jour mentionner Brian Lilley, mais ce dernier a fait observer que 5,1 millions d'Albertains sont représentés par seulement 6 sénateurs. Nous savons qu'ils ont besoin d'être entendus. Cela ne fait aucun doute.
Je viens de l'île de Vancouver. Nous savons que nous sommes plus forts ensemble. Il n'est pas du tout question de séparation. Cependant, à l'ouest des Rocheuses, beaucoup ont le sentiment qu'il est plus difficile de se faire entendre, et je peux dire à la Chambre que ce sentiment trouve un écho jusque sur l'île de Vancouver. Aucun habitant de l'île de Vancouver n'a été nommé au Sénat depuis 1970. Brian Lilley a souligné que l'Alberta compte 6 sénateurs, alors que le Canada atlantique en compte 30. Depuis 1970, pas une seule personne n'a été nommée au Sénat pour nous représenter. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie que nous n'avons pas de siège au comité sénatorial des pêches. Pourquoi est-ce important ? Je vais l'expliquer.
Je parle de bâtir un Canada fort. Or, la force du Canada prend naissance dans les collectivités rurales. C'est là que la richesse est créée, mais elle n'y reste pas. Nous le savons très bien. Les libéraux parlent de régions d'intérêt national. Pourquoi alors ne consultent-ils pas les régions et ne les intègrent-ils pas à leur vision de l'intérêt national ?
Ils ont promis de régler le problème des pêches dans notre coin de pays. Sur la côte Est, c'est simple: ils pêchent ou ils perdent leur quota. Leurs quotas ne sont pas détenus par des intérêts étrangers. Ils ne le permettent pas. Nous savons également à qui appartiennent les quotas. Sur la côte Ouest, en revanche, il n'existe aucun registre public, la propriété étrangère est autorisée et la concentration des permis est permise.
Beaucoup de mes amis de la campagne et de nombreux habitants de ma circonscription, sur le littoral Colombie-Britannique, pêchent. Ils louent des quotas à des gens qui représentent les entreprises qui les ont achetés. Nous ne savons même pas quelles sont ces entreprises. C'est possible que, dans bien des cas, elles soient russes ou chinoises, des adversaires, voire des groupes criminels organisés. C'est incroyable que ce soit permis. En 2018, une étude du comité des pêches et des océans a recommandé à l'unanimité de changer les règles pour mettre en place un modèle axé sur la pêche indépendante semblable à ce qui existe sur la côte Est. Rien n'a bougé. Ça se passe comme ça depuis des dizaines d'années.
Je vais citer Dan Edwards, qui a publié ceci sur Substack cette semaine: « La valeur de cet actif peut grimper alors que l'avenir pêcheur devient de plus en plus incertain. » C'est exactement ce qui se passe. Il a aussi écrit que les « politiques gouvernementales ont concouru aux pertes. Le gouvernement a donc le devoir de contribuer à y remédier. » Qu'est-il advenu de l'idée de régler rapidement le problème ?
Ils aiment parler de bâtir un Canada fort, mais qu'en est-il de nous, sur l'île de Vancouver ? Quand les Autochtones entendent parler de l'idée d'accélérer l'approbation des projets, ils me demandent pourquoi on n'accélère pas les choses par rapport à leurs traités, par rapport à leurs accords. Pourquoi le gouvernement n'en fait-il pas une priorité ? Est-ce que ça ne s'inscrit pas dans la notion d'édification nationale ?
Notre pays compte 65 000 sans-abri, notamment dans ma circonscription. Il faudrait 14 milliards $ pour les loger. Les libéraux trouvent 45 milliards $ pour un oléoduc qui augmente notre PIB de 0,6 %, mais, quand on examine l'incidence sur les sans-abri, c'est encore bien plus. La Commission de la santé mentale du Canada a mené une étude et a estimé que les problèmes de santé mentale non traités nous coûtent entre 5 et 6 % de notre PIB, soit 200 milliards $ par année.
La directrice parlementaire du budget a également mené une étude et a estimé qu'il faudrait 4,9 milliards $ pour garantir la parité entre la santé mentale et la santé physique, afin que la santé mentale puisse être couverte par l'assurance maladie, conformément à mon projet de loi et à la Loi sur la parité en santé mentale, mais le gouvernement a choisi de ne pas le faire. Il s'agit là de fuites économiques et de débouchés économiques qui ont des répercussions sur chaque foyer et chaque collectivité, y compris dans ma circonscription.
Nous pouvons parler des traversiers. Mes collègues m'ont entendu en parler à maintes reprises. À l'heure actuelle, la côte Est reçoit 182,5 millions $ pour l'exploitation de ses traversiers. Nous recevons 38 millions $ en Colombie‑Britannique, malgré le fait que nous transportons 22 millions de passagers et que la côte Est en transporte 365 000. Revenons à la Confédération. Lorsque nous sommes entrés dans la Confédération, l'île de Vancouver comptait 15 000 habitants, alors que l'Île‑du‑Prince‑Édouard en comptait 97 000. Aujourd'hui, l'île de Vancouver compte plus d'habitants que Terre‑Neuve et l'Île‑du‑Prince‑Édouard. Nous recevons 6 $ par habitant pour les coûts d'exploitation des traversiers; ils reçoivent 125 $. Si le gouvernement veut rebâtir en mieux, il doit inclure le reste du Canada et veiller à une répartition juste et équitable. C'est tout ce que nous demandons.
En ce qui concerne la construction navale, le recyclage des navires et la réparation des navires, nous pouvons rebâtir en mieux. Nous pouvons nous tourner vers la Norvège, où de petites collectivités, comme Port Alberni, et des ports en eau profonde sous-utilisés sont transformés en chantiers navals, en installations de réparation de navires et en installations de recyclage de navires. Nous pourrions être un chef de file mondial, puisque nous avons le plus long littoral au monde.
Nous en avons assez d'être ignorés. Si nous voulons rebâtir en mieux, nous devons veiller à ce que des endroits comme l'île de Vancouver participent à cette reconstruction, à ce que le gouvernement prenne le temps de nous écouter, à ce que l'île de Vancouver soit représentée comme il se doit, et à ce que nous soyons reconnus et non rejetés lorsque nous parlons d'injustice et d'iniquité ou lorsque nous avons l'impression que le gouvernement ne tient pas ses promesses depuis trop longtemps.
Gord Johns est député fédéral du Nouveau Parti démocratique (NPD) pour la circonscription de Courtenay—Alberni, en Colombie-Britannique. Il a prononcé ce discours à la Chambre des communes le 7 octobre 2026.
